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On s’était dit rendez-vous dans dix ans…

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« Eh bien oui, tu découvres l’eau tiède, mon amour, aurait-elle dit, ça s’appelle avoir de vieux amis. Evidemment toi, dès que quelqu’un n’écoute pas les mêmes disques que toi, ne vote pas comme toi, ne va pas voir les mêmes films, ne lit pas les mêmes livres,  voire pire ne lit pas du tout, tu juges la relation obsolète, impossible, non avenue. Tu dis : on n’a rien en commun. Combien de fois t’ai-je entendu dire ça : à propos de ton frère, de tes parents, de ta famille ? Pourquoi rester lié alors qu’on n’a rien en commun, alors que se croisant dans la rue on s’ignorerait, se mépriserait mutuellement ? On n’a rien en commun, disais-tu. Mais si, bien sûr, on a en commun ce qu’on a vécu, ce qui nous a liés et ce ne meurt jamais. Et tes enfants ? aurait-elle ajouté, portant le coup de grâce. S’ils votent à droite, s’ils deviennent financiers, s’ils méprisent le cinéma, la littérature, les arts en général, tes enfants, qu’est-ce-que tu feras ? Tu couperas les ponts avec eux aussi ? Tu diras, comme tu l’as dit pour ton frère, tes copains de collège, de lycée, de fac, tes cousins, tes cousines, tu diras : voilà, nos chemins se sont séparés, la vie nous a séparés, nous n’avons plus rien en commun, à quoi bon faire semblant ? »

[Olivier Adam, Les lisières, p 198]

Comme si on avait le choix

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Je suis arrivé à V. à deux doigts du sommeil. J’avais quitté l’autoroute les yeux mi-clos, dans le flou défilaient des entrepôts, des rangées d’immeubles H.L.M séparées par des pelouses rases et mitées, des alignements d’enseignes et de cubes en tôle, des nuées de panneaux d’affichage et de feux rouges. Puis j’avais traversé le fleuve. Sur la gauche, les arbres camouflaient les usines, filaient vers la campagne qui gagnait peu à peu pour s’épanouir, insoupçonnable, à trente kilomètres de là, en un désert de colza, de blé, de maïs et de pommes de terre. De l’autre côté, c’étaient l’hôpital et la casse automobile, les zones industrielles, les supermarchés, les parkings, les nationales, les voies ferrées, les habitations verticales, milliers de fenêtres allumées dans le matin, de gosses s’habillant et croulant sur leur cartable, d’hommes et de femmes aux yeux gonflés s’apprêtant à courir vers la gare de RER, à s’engouffrer dans leur voiture pour gagner leur bureau, leur atelier, leur boutique, leur école, leur cabinet, Pole Emploi. Partout s’agitait une vie concrète et réduite, modeste et résolue, on y était un peu à l’étroit, mais c’était la seule dont on disposait vraiment. Le seul horizon tangible. Partout on se débattait, on se résignait, ça dépendait des jours, de la fatigue, des emmerdes, du boulot, des petits, de l’argent, de la santé. Je n’avais jamais pu m’y résoudre. Je m’étais toujours dit qu’il devait y avoir autre chose, du reste la plupart de mes amis s’enorgueillissaient de vivre une autre vie, mais je ne voyais pas très bien laquelle, ils bossaient, élevaient leurs enfants, partaient en vacances une ou deux fois par an, bien sûr ils étaient cultivés, lisaient des bouquins, des journaux, parlaient art et politique mais, fondamentalement, je ne voyais pas la différence. Il n’y avait qu’une seule vie. Et j’avais toujours été incapable de la vivre vraiment. Au final j’avais choisi de contourner l’obstacle. J’avais choisi de déserter. Je n’en étais pas spécialement fier. Dès que j’avais pu, j’avais laissé tomber tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un boulot, même « intéressant ». La moindre contrariété me pesait. Obéir à un patron, me lever pour me rendre dans un bureau était au-dessus de mes forces. Sarah en rait au début. Mais je crois qu’à force elle a fini par trouver ça indécent, cette façon d’affirmer que je n’étais pas fait pour le travail et la vie sociale. Comme si quelqu’ un l’était. Comme si on avait le choix. Comme si quelqu’un pouvait encore se payer le luxe. En partant pour la Bretagne j’avais enfoncé le clou. Je m’étais fabriqué une vie de vacances, et, à ce titre, que mon choix se soit porté précisément sur une ville entièrement vouée au tourisme et rayonnant sur une côte ou s’égrainait un chapelet de petites stations balnéaires ne relevait sans doute pas du hasard : j’y menais une vie hors saison, une vie en lisière de la vie. J’affirmais à qui voulait l’entendre que c’était tout le contraire, qu’au bord de la mer je reprenais possession. Du monde des autres et de moi-même, que j’étais précisément au cœur de la vie, quand tout le monde en était détourné par obligation, fatigue ou paresse, j’étais au cœur de la vie qui ici pulsait comme ailleurs, j’invoquais toutes ces conneries cosmiques du monde physique que je sentais battre ici comme nulle part, le vent les marées le sable la roche et le ciel me reconnectaient au vivant, c’est ça que je répétais  à longueur d’interviews de débats de dîners de coups de téléphone mais je n’étais pas dupe de mes propres mensonges. J’avais déserté. On pouvait y voir une forme de courage ou de lâcheté, c’était selon.

[Olivier Adam, Les lisières, p.39-40-41]